L’esprit et la forme (I/II)

Les réflexions qui suivent sont nées d’une pratique inspirée, rectifiée et enrichie par les témoignages de nombreux experts et maîtres du passé et du présent.

Donc rien de neuf, rien d’original, mais du traditionnel et de l’avéré.

Rappelons qu’il y a mille et une façons d’aborder ce thème et que ces deux articles ne sont que simples points de vue, bien insuffisants.

La théorie n’épuise en rien la question et il faut sans cesse revenir à la pratique, qui est le seul maître véritable.

L’esprit de la Forme… Par ces mots on peut comprendre : l’état d’esprit vers lequel nous mène peu à peu la pratique régulière de la Forme.

La Forme est porteuse d’un enseignement profond. Elle est comme un livre d’une signification insondable qui nous apprend quelque chose de neuf sur nous-mêmes et sur le monde à chaque nouvelle lecture.

Pour tirer profit de la pratique, il faut d’abord « régler » fermement l’attention sur la fréquence « écoute attentive », et accueillir avec confiance son enseignement. Ensuite, avec les années, la sagesse naturelle et la compréhension du monde dont la Forme est porteuse façonneront peu à peu notre esprit.

"Car il ne faut jamais oublier que le mouvement n’est qu’une apparence, et que la réalité a son siège dans la conscience."

L’état d’esprit vers lequel mène la pratique de la Forme peut se caractériser, selon l’enseignement traditionnel, par cinq traits remarquables:

* NATUREL et aisance,

* SIMPLICITE et clarté d’esprit,

* SOUPLESSE et continuité,

* CALME et présence,

* MESURE et équilibre.

Ce premier article traitera du naturel, de la simplicité et de la souplesse.

NATUREL ET AISANCE.

Chaque mouvement de la Forme est en rapport profond avec notre structure physiologique naturelle et avec la manière dont l’énergie circule dans celle-ci.

Chaque mouvement décrit une forme circulaire ou spiralée, de taille et d’orientation variées, de rythme tranquille et constant.

Aucun changement brusque de direction ou de vitesse. La respiration est régulière, naturelle.

La pratique ne demande ni effort physique particulier, ni tension, ni posture « acrobatique ». Au contraire, elle respecte la personne physique et morale que l’on est « ici et maintenant ».

Le cheminement personnel du pratiquant n’a rien de volontariste ni d’artificiel. C’est une sorte de croissance naturelle, imperceptible, qui s’accomplit au fil des ans. L’ensemble de la Forme est ressenti comme un seul mouvement cyclique produit par un souffle unique et paisible.

Ce ne sont pas des « morceaux » mis bout à bout, mais un tout vivant.

Un corps est comme une sphère, il n’a ni commencement ni fin. Ainsi pour la Forme qui débute et se termine exactement au même point et semble dessiner dans l’espace la forme d’un organisme vivant.

La circularité, la « rondeur », l’aisance caractérisent le vivant. Accueillir et manifester en soi cette rondeur en action c’est être réellement vivant et naturel.

SIMPLICITE ET CLARTE D’ESPRIT.

Chaque mouvement est clair et net, sans complication ni « chichi ».

Le geste est pur, précis parce qu’il correspond à une action déterminée : presser, appuyer, parer…

L’esprit n’est pas troublé par une conception imaginaire et brumeuse du Qi, par des phantasmes de « pouvoirs supranormaux ».

La pratique ne consiste pas à rêver d’une énergie mystérieuse et magique, mais à rester simple et attentif à la circulation du Qi en soi, en gardant « les pieds sur terre ». Les mouvements et les postures ont été créés et éprouvés par des maîtres et des générations de pratiquants conscients de ce qu’ils faisaient.

La Forme est porteuse de cette conscience claire et profonde. A nous de nous « glisser » en elle pour la ressentir de mieux en mieux dans tout notre être. Le véritable pouvoir n’est pas d’ordre matériel, la quête de pouvoirs extraordinaires est un piège de l’ego. La simplicité et la lucidité permettent d’éviter d’y tomber et de demeurer sur le chemin juste.

SOUPLESSE ET CONTINUITE.

La souplesse physique n’est pas ici l’essentiel. Il s’agit en fait de la souplesse mentale.

La Forme nous fait éprouver qu’aucune posture n’est définitive parce que l’enchaînement est un perpétuel changement.

Aucun mouvement, aucune posture n’est une fin en soi. L’évolution est la loi de la Forme. Arrêter un mouvement, « forcer » une posture, se raidir pour « bien faire », tout cela est inutile et contraire à l’esprit de la Forme.

La Forme « coule » d’une posture à l’autre de façon continue, sans arrêt, sans hésitation, sans crispation, comme une eau courante qu’aucun obstacle ne vient jamais contrarier. Nous manquons souvent de souplesse mentale. Nous avons appris à nous « accrocher », à « tenir bon» sur nos positions pour mieux nous défendre ou nous imposer, bref à nous raidir et à bloquer une situation pour exister et réussir... comme si existence et réussite étaient des états stables et définitifs.

Or cette croyance est une erreur. Ce sont des situations temporaires, voire précaires, sans cesse remises en question par le flot incessant de la vie. On peut refuser cette vérité d’évidence, car elle fait peur. On peut préférer « bander les muscles » et s’arc-bouter pour « tenir bon envers et contre tout ». « Ca passe ou ça casse » comme on dit familièrement ! Le problème, c’est que «ça casse » souvent à nos dépens ! Or la souplesse mentale consiste à tenir compte lucidement de la réalité dans toute sa dimension et à se mouvoir sans brusquerie, sans précipitation aveugle ni nervosité.

Agir « comme un poisson dans l’eau ». La circularité et la fluidité gouvernent la pratique de la Forme.

La souplesse mentale permet d’expérimenter cette circularité sans fin qui a son siège dans la conscience du pratiquant.

JC B