L’esprit et la forme (II/II)

Il va être question dans les lignes qui suivent des deux autres caractéristiques de l’esprit de la Forme, c’est-à-dire du calme et de la mesure.

CALME ET PRESENCE.

La Forme exprime une intention martiale dans chacun de ses mouvements, dans chacune de ses postures.

 

Le pratiquant est toujours supposé faire face à un partenaire virtuel. Aucun mouvement n’est vide de sens.La Forme est parfois appelée « la boxe de l’ombre ». Mais ce n’est jamais une situation concrète de combat réel. Le pratiquant n’a pas à gérer dans l’instant un « état d’urgence» dont dépend son intégrité physique ou peut-être même sa vie.Il n’est donc pas tendu vers un résultat immédiat et quasi obligatoire : prendre le meilleur dans le combat sous peine d’être lui-même détruit. D’ailleurs, il n’a pas d’adversaire concret devant lui.

La Forme prépare à la pratique martiale, mais elle doit être adaptée pour affronter réellement un adversaire « en chair et en os » (rapidité, techniques diversifiées…)

Cette situation sans danger réel permet d’être totalement concentré sur l’essentiel : l’intention juste, la circulation calme et régulière de l’énergie en soi et autour de soi, comme un souffle, à travers des mouvements codifiés très proches de ceux d’un « kata ».

L’agressivité, la volonté de dominer, voire l’esprit de revanche nécessaires dans le combat réel (et autres comportements de l’ego plus ou moins pathologiques lorsqu’ils sont portés à leur paroxysme) sont absents dans la pratique de la Forme

Pendant la pratique, l’esprit est tranquille, recueilli, présent à l’essentiel. Il a choisi fermement de laisser ses préoccupations et ses tensions au vestiaire, comme des vêtements extérieurs à lui-même qu’il réendossera après la séance. Pour le moment il n’a à se soucier ni de résoudre un problème (pas besoin de lutter contre…), ni de « réussir » quoi que ce soit aux yeux d’autrui (pas de projection dans le futur), mais seulement de s’identifier à la Forme qui le porte et le nourrit de son harmonie en cet instant même.

C’est un des sens de la célèbre formule : « Etre présent ici et maintenant ».

MESURE ET EQUILIBRE

La Forme ne nous incite ni à nous battre ni à nuire à autrui. Pas question de chercher à «briller » en étant le vainqueur d’un match.

Elle nous invite au contraire à nous harmoniser avec nous-même et avec notre environnement naturel et humain.

Elle est économe d’énergie vitale. En réalité, son but n’est pas de consommer de l’énergie mais d’en créer.

Pour cela, elle applique à chaque instant le principe d’équilibre universel du YIN et du YANG.

Chaque mouvement, chaque posture respecte l’alternance cyclique, immuable et mesurée, du plein et du vide, du haut et du bas, de l’avant et de l’arrière, de la gauche et de la droite... C’est pour cela que la pratique de la Forme a parfois été qualifiée « d’auto-régénération ».

Bien sûr, il n’y a pas de miracle et l’immortalité n’est pas à l’ordre du jour ! Mais il ne fait aucun doute que cette discipline consentie, que l’on s’applique à soi-même jour après jour, paisiblement, pendant des années et des années, clarifie nos comportements en apaisant peu à peu les crispations chroniques et les pulsions parfois désordonnées de notre ego.

L’équilibre n’est pas un état définitif, rigide et aveugle à laquelle on s’accroche comme à une bouée par peur de la noyade. Il s’agit seulement d’une capacité plus grande à vivre lucidement, à s’adapter à la réalité toujours mouvante, alimenté par un flux d’énergie vitale plus régulier et plus stable. Ainsi peut s’installer le sentiment profond d’être enfin soi-même, mieux armé pour tenir à distance la dispersion mentale et l’agitation émotionnelle.

Finalement, L’ESPRIT DE LA FORME permet un meilleur ajustement à un environnement naturel et humain parfois conflictuel.

Il n’y a ni soumission, ni domination. Ni vainqueur ni vaincu, parce qu’il n’y a pas de violence.

En développant par une pratique régulière les cinq qualités évoquées dans ces deux articles, la personnalité profonde du pratiquant s’épanouit peu à peu dans le respect de son rythme personnel d’évolution.

L’esprit de la Forme oriente vers la réalisation de soi, qui est le seul vrai pouvoir. « Deviens ce que tu es » dit le Sage, et de là tout le reste découle.

Il atténue notablement les peurs et les blocages mentaux qui génèrent parfois un état d’esprit fermé et catégorique, accompagné d’un comportement dominateur plus ou moins manifesté selon les individus et les situations.

Tout ce qui précède peut sembler un peu « merveilleux » et utopique. Peut-être est-ce en effet un idéal impossible à réaliser pleinement. Mais le propre d’un idéal est de se situer hors de toute atteinte. Ce n’est pas un but mais plutôt un appel qui oriente et galvanise une quête, ouvre un chemin vers une réalisation progressive.

Cela s’appelle une « Voie »............la choisit qui veut, y progresse qui peut.

JC . B